
Nantes n’a pas été un simple incident militant. Ce n’était pas une querelle marginale entre deux groupes activistes. C’était l’exposition crue d’une réalité politique que beaucoup préfèrent ne pas regarder en face : la France contemporaine ne tient plus par l’adhésion commune, elle tient par la séparation policière.
Deux cents personnes se réunissent pour rendre hommage à Quentin. Pas pour conquérir une mairie. Pas pour lancer une campagne. Pour se recueillir. En face, une centaine d’opposants déterminés à empêcher. Pas à contredire. Pas à discuter. À empêcher. Entre les deux, un dispositif massif de forces de l’ordre pour éviter l’affrontement. Voilà le paysage réel. Pas celui des tribunes télévisées. Celui du terrain.
Quand un hommage nécessite un cordon de CRS pour exister, ce n’est pas un simple désaccord politique. C’est un seuil qui a été franchi.
Empêcher un rassemblement n’est pas répondre à une idée. C’est signifier à l’autre qu’il n’a pas le droit d’occuper l’espace public. C’est lui retirer symboliquement sa qualité de concitoyen légitime. Le débat suppose que l’autre a le droit d’être là. L’intimidation part du principe inverse : sa présence est une faute.
Ce mécanisme est toujours le même. D’abord, la disqualification morale. On ne critique plus une position, on essentialise celui qui la porte. Il devient une étiquette. Une caricature. Une menace abstraite. Une fois ce processus achevé, l’entrave paraît non seulement acceptable, mais justifiée. Empêcher devient moral. Bloquer devient vertueux.
Ce qui s’est produit à Nantes n’est pas isolé. C’est la répétition d’un schéma désormais banal : rassemblement, contre-rassemblement, interposition policière. Lyon s’inscrit déjà dans cette mécanique. L’État n’organise plus la coexistence ; il organise la séparation.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Une démocratie solide repose sur un cadre commun suffisamment accepté pour que les oppositions puissent s’exprimer sans nécessiter une muraille humaine permanente. Lorsque chaque expression publique devient potentiellement explosive, ce n’est pas seulement la rue qui est sous tension. C’est le contrat civique lui-même.
La gestion actuelle repose sur un principe minimaliste : éviter l’image du chaos. On déploie. On encadre. On disperse. On évite l’affrontement visible. Mais on ne traite pas la racine du problème : la banalisation de l’empêchement comme mode d’action politique.
Car il y a une différence entre contenir un trouble et laisser s’installer une culture de l’intimidation. Quand des groupes savent que leur stratégie d’entrave sera absorbée par un simple dispositif de maintien de l’ordre sans conséquence claire, le message est simple : recommencez.
Un État qui ne fait qu’interposer des forces sans rappeler fermement les limites finit par devenir un gestionnaire de conflits permanents. Il ne tranche plus. Il temporise. Il ne restaure pas l’autorité du cadre commun. Il empêche simplement que la fracture n’explose au grand jour.
On invoque le pluralisme. On célèbre la diversité des opinions. Mais le pluralisme ne signifie pas la guerre froide interne. Il suppose que des positions opposées puissent exister sans que l’une cherche systématiquement à neutraliser physiquement l’autre.
À Nantes, comme ailleurs, la question n’est pas de savoir qui pense quoi. La question est de savoir si l’espace public reste commun ou s’il devient un champ disputé où seule la présence policière garantit la coexistence.
Une société peut survivre longtemps sous tension. Elle peut fonctionner dans l’équilibre instable. Mais plus la séparation devient structurelle, plus la méfiance s’enracine. Et plus la méfiance s’enracine, plus chaque événement devient un test.
Lyon, samedi, ne sera pas seulement une cérémonie sous surveillance. Ce sera un révélateur. Si tout se déroule sans heurts, ce sera grâce à la dissuasion. Si des perturbations surviennent, ce sera un signal supplémentaire que l’intimidation s’est normalisée. Dans les deux cas, la même question demeure : combien de temps un pays peut-il tenir lorsqu’il ne repose plus sur un cadre partagé, mais sur des lignes de séparation surveillées ?
Une nation qui doit placer en permanence des forces d’interposition entre ses propres citoyens pour autoriser un hommage n’est pas apaisée. Elle est fracturée. Et une fracture que l’on gère sans la résorber ne disparaît jamais. Elle s’élargit.
Jérôme Viguès
qu'ils poursuivent leur malveillance, le monde entier les regarde, et ce faisant ils jouent contre eux
RépondreSupprimerJe ne parviens pas à m'empêcher de rapprocher "Antifa" et "Intifada" !
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